Les mots des ordures

Après boues, gadoue, immondices, ordures, termes courants au 19ème siècle, c’est désormais le mot déchet qui s’impose. Dans la nature, le concept de déchet n’existe pas. Comme dit le mycologue:

la merde de l'un est la bouffe de l'autre. L'idéal du recyclage et de l'économie circulaire est un mécanisme de base dans la nature.

Le concept de déchet apparaît avec l’époque industrielle. Le 19ème a escamoté les excrétats des villes, par la généralisation de l’égout, la poubelle imposée en 1883 par le préfet éponyme, le tombereau, ancêtre de nos bennes et rippeurs.

Les nouvelles boites à ordures de la rue Zola, Paris 1913Source gallica.bnf.fr / BnF

Le déchet, c’est ce que l’on cache, escamote, oublie, c’est ce qui disparaît à la vue. Se dont on se défait. Et qui, en vrai, ni ne se défait tout seul, ni ne disparaît vraiment. Ils sont bien concentrés dans les dioxines et les REFIOM des incinérateurs, dans les lixiviats des décharges, les microplastiques de nos rivières, des océans, les polluants de l’air, des sols de l’eau. Pour éviter d’oublier trop facilement ces résidus de notre surconsommation et la part de responsabilité individuelle qui y est associée, le terme de matières résiduelles, convient mieux, non?

Les micro-plastiques sont omniprésents dans les tissus humains (rein, foie etc), nous pissons des pesticides, les plastiglomérats sont partout, les océans supportent des gyres de déchets à l’échelle de centaines de km. L’archéologie est la science qui analyse les civilisations disparues. Elle inclut l’analyse des déchets, la rudologie. Alors que le déchet n’existat pas au 19 ème siècle, notre époque laisse un marqueur indélébile dans la géologie, l’âge des plastiques, le poubellocène, l’autre nom de l’anthropocène.

Tombereau de ramassage

Le législateur s’en mêle, il s’est fendu d’une définition légale : Aux termes de l’article 3 de la directive n° 2008/98/CE du 19 novembre 2008 relative aux déchets, on entend par déchets :

toute substance ou tout objet dont le détenteur se défait ou a l’intention ou l’obligation de se défaire « .

L’article L. 541-1-1 du code de l’environnement, pris pour la transposition de cette directive, prévoit que constitue un déchet :

toute substance ou tout objet, ou plus généralement tout bien meuble, dont le détenteur se défait ou dont il a l’intention ou l’obligation de se défaire « .

Se défaire. Pas éliminer, pas jeter, pas cacher, pas recycler, pas valoriser, pas upcycler, pas économie-circuler. Se défaire.

Usine de broyage et d’incinération des gadoues, début 20ème

Couverture du magazine Life en 1955, throwaway living, le mode de vie du jetable. Époque de la généralisation de l’usage unique, du plastique et du libre-service lié à la grande distribution. Quand le gaspillage, la surconsommation sont érigés en mode de vie, en vertu, en contraste avec les années de privation de la grande dépression et de la guerre. Cette famille les bras ouverts, le visage souriant porté au ciel, en incantation devant leur poubelle et leur déchets, c’est tout de même une sacrée image !


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