Lecture phare du mois de janvier 2024
EDWY PLENEL
« L’appel à la vigilance »
face à l’extrême droite
Éditions la Découverte, mars 2023
Sa dédicace
Pour résister aux vents mauvais
En fraternité
Dans ce petit ouvrage, Edwy Plenel tire une fois de plus la sonnette d’alarme pour résister face aux périls qui guettent notre démocratie. Sa lecture nous incite à l’action :
Sans freins, ni masques s’expriment aujourd’hui stigmatisation, discrimination ou exclusion d’êtres humains en fonction de leur origine, leur religion, leur couleur de peau
Les musulmans sont la cible ordinaire de ce racisme restauré et assumé. Cette première fusée entraine d’autres sujets de ressentiment : arabes, africains, migrants, réfugiés, exilés, avec en embuscade l’antisémitisme toujours et plus que jamais présent.
C’est au cœur du système médiatique, politique et économique que se légitime aujourd’hui les thématiques de l’extrême droite qui violent les valeurs démocratiques avec en particulier le concours de Bolloré et de sa presse.
Il nous rappelle que les fascismes naissent toujours de cette accoutumance idéologique – qui se traduit dans les mots, dans les actes et dans les amalgames – à ces passions mortifères.
Le fil conducteur de l’ouvrage est le retour sur « un appel à la vigilance » devant la banalisation des discours d’extrême droite signé par 40 intellectuels de renom en 1993.
Il s’agissait d’un engagement à refuser toute collaboration à des revues, des colloques, des émissions, des ouvrages avec des personnes d’extrême droite.
30 ans plus tard cela ressemble à une prophétie.
En effet, aujourd’hui sont installées à demeure des idéologies xénophobes, racistes, identitaires… avec l’abstraction mythologique de deux « peuples » : Aryens et Sémites.
Ce qui est aujourd’hui alarmant, c’est que non seulement les idéologues de l’extrême droite instillent régulièrement ce message dans leurs analyses (Renaut Camus, puis Eric Zemmour), mais que certains porte-drapeaux de la droite (Eric Ciotti) les ont rejoints via leurs discours et leurs prises de positions, De même, certains, traditionnellement classés et/ ou appréciés par la gauche, leur ont emboités le pas (Michel Onfray, Michel Houellebecq, Pierre- Henri Taguieff…). Par exemple aujourd’hui, M. Houellebecq (conversation avec M. Onfray) appelle les musulmans à disparaitre du paysage français. Il évoque le déclin de la France et émet l’idée d’ un risque de « bataclan à l’envers ».
Macron l’a toutefois crédité de « romantique » en le faisant chevalier de la légion d’honneur…
L’idéologie du grand remplacement – inventé par Renaud Camus en 2010, promu par Zemmour et décliné par Houellebecq dans « Soumission ») – il s’agit de développer une idéologie meurtrière : « c’est un mot d’ordre, un appel à la croisade qui installe l’idée d’un envahissement de l’Occident par des étrangers qui mettent en péril sa culture, son historie et ses traditions » . Étrangers à rejeter sous peine de disparaitre.
La peur légitime du terrorisme se réclamant de l’islam radical est exploitée et les tenants du grand remplacement proposent une riposte en miroir : politique
d’exclusion et d’intolérance, de négation de l’égalité et de la pluralité. Les musulmans sont certes la première cible, mais en vérité, ce sont toutes les diversités qui en feront les frais : féministes, homosexuels, gauchistes (Toutes celles et ceux qui combattent cette vision et ces mots d’ordre ne sont-ils pas traités d’islamo-gauchistes? ..), bref, tous ceux qui, selon eux, rompent avec une identité nationale supposée éternelle et immuable.
Pour Camus, Zemmour et bien d’autres, Il faut donc chasser ces intrus qui
pervertissent la nation et la mettent en danger. Cette opération de reconquête a déjà un nom : la remigration portée par les franges
identitaires de l’extrême droite. C’est en fait une déclaration de guerre à la France, au pluralisme de sa culture et à la diversité de sa population. Se construit progressivement l’imaginaire d’un peuple enraciné qui ne tolère ni les évolutions ni les mélanges. Depuis 10 ans, l’idéologie fasciste fondée sur le rejet de l’humanité et de l’égalité s’enracine.
La campagne contre « l’idéologie dominante antiraciste » est portée par
Renaud Camus mais diffusée insidieusement par bien d’autres : c’est la phobie du métissage. Or l‘antisémitisme et la haine du métissage sont potentiellement des machines de guerre car « dans l’imaginaire antisémite, le peuple juif incarne le péril du métissage : la présence indistincte et insaisissable de l’autre ». Les convertis au grand remplacement : Zemmour, Houellebecq , de Benoist… Mais Finkielkraut n’est pas inquiet car « le fascisme est mort en 45 ! »
L’auteur convoque Maurice Olender, initiateur de « l’appel à la vigilance de 1993 » et rend hommage à ses ouvrages et à sa revue « Le genre humain ». Son but : « Traquer les préjugés surtout lorsqu’ils s’imposent au nom de la science ». Historien et éditeur, il nous rappelle que sémite ou aryen sont devenus au cœur de l’Europe et du 20 ème siècle des termes décrétant la mort ou la vie. La mémoire est utile :
« Le silence est sans doute lié à un refus de comprendre ce qui est inhumain »
« La catastrophe n’est pas un évènement apocalyptique, elle résulte de ce à quoi tout le monde participe même tacitement », « le fait que tous participent passivement au même mouvement sans s’y opposer, c’est ce qui conduit à la catastrophe ».
Des figures de la gauche démocratique se sont engagées depuis maintenant plus de 30 ans, sur la voie du dialogue avec les intellectuels de l’extrême droite.
Le coup médiatique se substitue à la cohérence et il y a aussi les désillusions
entrainées tant par les trahisons social-démocrates que par les bouleversements internationaux (chute du mur Berlin, ratification de Maastricht, guerre du golfe …). Un exemple de confusion : les positions de Pierre André Taguieff . Engagé dans la gauche socialiste dans les années 80, il s’est fait connaitre par ses travaux sur la nouvelle droite.
Mais il s’est laissé happé par son sujet. Depuis les années 90 il est l’un des pourfendeurs des idées antiracistes. Ses cibles sont très vite le multiculturalisme, le droit à la différence, le tiers-mondisme voire l’anti-occidentalisme. Aujourd’hui son travail n’est plus qu’une critique de l’antiracisme et des nouvelles radicalités pour restaurer une idéologie conservatrice de la nation dont l’unité et l’identité serait menacées de l’extérieur. Il est désormais aux côtés de Houellebecq et Camus. Le racisme ne serait qu’une injure à éliminer… lutte contre le cosmopolitisme, les mélanges, la diversité, le wokisme, l’écoféminisme… « la mixophilie », « la créolisation » conduirait au grand remplacement nécessaire pour prendre le pouvoir.
La fragilité de toute démocratie implique de ne pas dépasser le fil rouge.
« L’éthique de la démocratie est une esthétique de l’écoute, de la relation, de
l’échange. » il ne faut pas confondre l’affrontement contradictoire en public qui
appartient à la démocratie et l’échange de paroles qui met les interlocuteurs sur le même plan et introduit une forme de complicité ».
« La liberté d’opinion est une farce si les faits ne sont pas établis, si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui sont l’objet du débat ». ( H. Arendt).
Au sujet d’Israël « il ne faut pas en conclure que le statut de victime donne des droits , mais que l’héritage de survivant lui transmet des devoirs » (M. Olender). La tribu ne doit pas prendre le pas sur l’humanité.
Pour David Shulman, indologue israélien, poète et militant pour la paix, : « la réalité quotidienne aujourd’hui est insupportable Cette forme de violence fait des ravages dans tous les territoires et nous oblige à faire face à un État dément et rapace de colons et de soldats avec une violence inacceptable du cœur et de l’esprit : c’est le repli sur une identité fermée aux autres et au monde, la supériorité proclamée d’une origine, d’une identité, d’une nation, d’un peuple, d’un État qui nourrit le préjugé, habitue aux discriminations et fait le lit du racisme. C’est ce qui arrive en Israël »
A retenir et à méditer
Ignorer ou mépriser l’autre, c’est finir par s’oublier et se négliger soi-même. A force
de dénier les droits, on en vient à ruiner les siens. Il n’y a pas de plus grand poison
pour une société démocratique que de s’habituer au racisme et aux idéologies qui les proclament. Les démocraties peuvent en mourir.
Myriam Bui-Xuan


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